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Jean-Michel Labasse : soigner mais à quel prix ?

À 23 heures 30, le docteur Labasse termine sa dernière consultation. Dans sa région de Juprelle, en campagne liégeoise où trouver un médecin généraliste devient un défi. Il est l’un des derniers à se sacrifier pour ses patients, mais le sens du devoir passe avant tout.

Jean-Michel Labasse dans son cabinet

Vous souvenez-vous du moment où vous aviez voulu devenir médecin ?

Depuis l’enfance, je savais que j’allais devenir médecin. Je n’ai pas dû avoir de réflexion de carrière : tout était déjà tracé. La médecine a toujours été une vocation, je n’ai jamais pensé à un autre parcours.

Vous officiez dans une zone où les généralistes se font rares, quelle est votre journée type ?

Je me lève à 7 heures et dès 8 heures, je commence ma tournée. J’enchaîne les visites à domicile ainsi que les maisons de repos. Je rentre aux alentours de 16 heures pour débuter mes consultations qui se poursuivent jusqu’à la nuit.

Je termine peu souvent avant 23 heures 30, parfois minuit. Je fais partie de ce que l’on appelle l’ancienne école : tant qu’il y a un patient, la journée continue.

À quel moment avez-vous réalisé que la médecine ne se résumait pas à soigner, mais impliquait aussi de se sacrifier ?

Au-delà d’être un métier, être médecin est un sacerdoce. Je sais y trouver du plaisir mais avec la pénurie actuelle, cela devient un devoir moral et social d'aider les gens.

Ce devoir a un prix. Mon métier m’a privé de beaucoup de moments familiaux. J’ai parfois manqué de disponibilité pour les miens. Ils le savent depuis toujours. Comme on dit chez nous, les pommes ne tombent jamais loin de l'arbre. Ils s’y sont habitués.

De nombreux médecins généralistes s’épuisent, certains vont jusqu’au suicide. Cette réalité, la ressentez-vous vous-même aujourd’hui ?

Je suis praticien pour d'autres médecins et durant la période Covid, j'ai dû aider des confrères qui voulaient se suicider. Il est clair que le burn-out est une maladie qui contamine les médecins.

On peut estimer qu'environ 20 % des médecins sont en burn-out, voire jusqu'à 70 % des soignants. Il est également clair que si on ne prend pas de vacances, on ne sait pas tenir.

Pour mon cas, je m’oblige régulièrement à faire une pause d’une semaine au minimum pour casser le rythme effréné.

« C’est normal d’être humain, mais pleurer devant le patient, jamais. »

Les moments de fragilité, Jean-Michel Labasse les connaît. Mais derrière l’épuisement se cache une grande colère, alimentée par un sentiment d’abandon partagé par beaucoup de médecins.

Qu’est-ce qui alimente votre colère face au système de santé ?

Nous ne sommes pas écoutés. Le politique délaisse le terrain alors que les patients manquent de soins. Ce n’est pas une question d’argent mais d’humanité.

Le numerus clausus, en plus des quotas figés, exacerbe la pénurie. Contre toute logique, le médecin devient la cible première : on stigmatise ceux qui portent le système à bout de bras.

Le respect perd de son sens et certaines structures, notamment les mutualités, se permettent de juger ou de menacer.

Le cabinet du docteur Jean-Michel Labasse

Malgré tout, ressentez-vous toujours une forme de reconnaissance pour votre métier ?

La seule reconnaissance, c'est celle des patients. Il est clair qu'il y a une reconnaissance aussi des médecins spécialistes avec qui je travaille.

Je suis vraiment honoré de la confiance des patients et des collègues spécialistes avec qui je collabore.

J’essaie de travailler avec des professionnels compétents mais également profondément humains.

Quels sont les moments les plus délicats à vivre dans votre profession ?

Les euthanasies, sans aucune hésitation. À chaque fois, c’est une partie de soi qui part avec ses patients.

Annoncer des maladies incurables, accompagner une personne jusqu’à la fin. Il faut apprendre à mettre une barrière, garder une distance entre le patient et soi, mais c'est tellement difficile.

Quand on s’occupe vraiment des gens, on développe un attachement. C’est presque impossible de faire autrement.

Et si tout était à refaire, le parcours serait-il le même ?

Bien sûr, je referais la médecine à tous les coups, c’est le plus beau métier du monde. On voit directement le résultat de notre travail, surtout en médecine générale, et donc c’est un honneur.

Je n’oublie ni d’où je viens, ni qui je suis et pourquoi je l’ai fait. Si tout était à refaire, je ne changerais rien.

Propos recueillis par Julien Gillet

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